| On ne peut pas manquer l’une des affiches que la Mairie de Paris diffuse dans sa campagne contre « les déjections canines » sur les trottoirs. Elle capte tout de suite l’attention. Le leurre employé est à triple détente, stimulant à la fois trois réflexes : l’attirance, la répulsion et la condamnation.
Le réflexe inné d’attirance Le réflexe d’attirance est évidemment provoqué par le leurre de l’exotisme dans sa version la plus stéréotypée qui soit, telle que la propagent les catalogues de tourisme : un plan panoramique d’une anse de sable blanc baignée d’une mer turquoise et transparente vers laquelle s’incline un cocotier sous un ciel d’azur parcouru de quelques blancs nuages. Le réflexe inné de répulsion Mais, on n’a pas le temps de s’y abandonner : dans l’instant, un réflexe de répulsion soulève le coeur à la vue d’un tas d’étrons canins qui trône au premier plan de la plage immaculée. Les matières sont si abondantes qu’elles ne peuvent pas passer inaperçues. Cette exagération voulue dans l’accumulation doit le rendre bien visible sans doute, mais peut être prise aussi pour une pointe d’humour devant ce pitoyable spectacle, histoire de mettre les rieurs de son côté. La première métonymie qui vient, en effet, à l’esprit, à en juger par l’impressionnant volume fécal, invite à lui donner pour auteur non un caniche mais au moins un Saint-Bernard. Plus sérieusement, une seconde métonymie, présentant le même effet pour une autre cause, ne conduit pas à stigmatiser la sauvagerie de l’animal irresponsable, mais plutôt celle de son maître, le vrai coupable, qui, par un scandaleux manque de savoir-vivre, se permet de souiller sans honte aucune un espace public vierge qui ne lui appartient pas. Le réflexe socioculturel de condamnation
Plus que de l’indécence, c’est de l’impudence qu’exprime le violent contraste entre la pureté quasi originelle de cette nature préservée et la souillure délibérée ou, pis, commise par négligence. Un réflexe de condamnation accompagne aussitôt celui de répulsion. Il appartient à la gamme des réflexes socioculturels conditionnés dont chacun est censé être équipé par l’éducation reçue du groupe social où il vit. Parmi les attitudes que le groupe inculque à ses membres, en effet, pour sa propre conservation, celle devant la nature est devenue essentielle, depuis que le développement de l’écologie a éveillé les consciences. « Dégoûtant ? » feint de demander le slogan elliptique et redondant comme s’il était besoin de vérifier l’effet produit sur le lecteur. Qui contredirait ? L’adjectif n’exprime pas seulement la répulsion, mais bien la condamnation d’une conduite qui est non seulement une injure faite à la nature, mais une nuisance sociale. En se comportant avec la nature comme en terrain conquis, l’homme a découvert qu’il mettait en péril sa propre existence. L’hygiène n’est pas seulement un agrément de la vie, mais la condition de sa préservation qui implique le respect de l’environnement naturel. Un symbole discutable de l’offense faite à la nature et à la sociabilité On peut toutefois s’interroger sur le choix du leurre de l’exotisme pour une campagne contre les déjections canines sur les trottoirs de Paris : « Dégoûtant ? À Paris aussi ! » tranche le slogan dans une comparaison inattendue, voire paradoxale, entre ville et nature. Il ne s’agit pas de contester la justesse de la comparaison en matière d’hygiène : les crottes de chiens sur un trottoir de Paris ou sur une plage, où qu’elles soient, sont aussi répugnantes et nuisibles. Ce qui intrigue, c’est la raison qui a conduit à prendre pour symbole de l’offense suprême faite à la nature et à la sociabilité humaine une plage tropicale souillée par des étrons canins. Serait-ce que l’impudence de la conduite à dénoncer a été jugée plus susceptible de frapper les esprits dans un contexte tropical réputé vierge de toute souillure que dans les rues de Paris ? Le symbole, pourtant, ne vaut que dans la mesure où on se laisse prendre au leurre de l’exotisme au point d’ignorer qu’il ne montre que les charmes d’une île et en dissimule soigneusement les inconvénients, comme le font tous les catalogues des agences de voyage. Pour comble de malchance, cette campagne de la Mairie de Paris tombe au pire moment : les territoires tropicaux français connaissent un mouvement social de grande ampleur. On vient de faire une grève générale en Guadeloupe pendant 44 jours pour obtenir en particulier une augmentation de 200 malheureux euros qui ont été longtemps refusés. La Martinique est toujours en grève. La Réunion vient d’entrer dans le mouvement. C’est donc que ces îles ne sont pas les paradis que l’on veut bien décrire, du moins pour la majorité de leurs habitants. N’est-il donc pas maladroit d’établir une comparaison aussi incertaine entre elles et Paris ? Iles tropicales et la ville de Paris mèneraient-elles le même combat ? À l’évidence, à Paris on se préoccupe, et avec raison, de l’hygiène des rues. Mais dans les îles tropicales françaises, il semble que les crottes de chien sur une plage ne soient pas encore une préoccupation majeure. Avant de s’en soucier, on y a bien d’autres chats à fouetter. Paul Villach |